En arpentant la promenade de Copacabana à la nuit tombante, je revois les images fortes que j’avais su capturer sur Ipanema, il y a une quinzaine d’années. La nuit tombe assez vite sous les tropiques, qu’il s’appelle le Capricorne ou le Cancer.
D’abord la plage elle-même se vide de ses occupants, de tous les fournisseurs de petits services qui les accompagnent, comme les loueurs de parasols et de transats, comme les vendeurs de lunettes de soleil, de gadgets divers. C’est un repli en bon ordre, vers la promenade de l’avenue Atlântica qui longe sur plus de deux kilomètres la plage la plus célèbre du Brésil. Je décide de prendre un jus de Coco dans le kiosque le plus proche pour profiter de ce moment magique et examiner les acteurs de cette commedia dell’arte qui se joue à la nuit tombante. Dans le kiosque lui-même des musiciens s’approchent et sortent leurs instruments, percussions et guitares ; le soleil se perdant derrière le Pain de Sucre, ils prendront la suite de la divinité qui s’est momentanément couchée en criant leur spleen sur des rythmes de plus en plus saccadés mais toujours suaves. Des sportifs jouent de toutes les variations de jeux de ballons, de raquettes et ont tellement adapté ces diverses activités au lieu que j’observe, qu’il devient impensable d’imaginer d’autres sports que ceux qui se déroulent avec des pieds nus dans le sable encore chaud de la journée en phase de s’achever. Sur les pavés noirs et blanc de la promenade Atlântica qui dessinent des vagues comme celles qui s’écrasent à peine plus loin, les promeneurs, les joggeurs, les cyclistes se sont multipliés à cette heure de transition. Les corps sont encore dévêtus, bardés des capteurs qui surveillent les battements cardiaques et luisant de la sueur pour les efforts déployés et chacun s’enferme dans la solitude de sa musique. C’est le côté assez triste de cette communion ratée des Cariocas qui viennent chercher dans l’effort physique une réponse au stress que la ville leur impose, mais dans une indifférence manifeste aux autres. Heureusement, les bateleurs nous haranguent, l’un pour vendre des bracelets et l’autre des reproductions du Corcovado. C’est la cour des miracles revisitée dans sa version tropicale !


Une fois n’est pas coutume, je vais discourir sur un endroit que je ne connais pas, ou pas encore. Je découvre que la plus ancienne librairie en activités, au monde, s’appelle « Livraria Bertrand » et se trouve à Lisbonne, capitale du Portugal. Je me passionne pour cette histoire qui démarre peu avant le fameux tremblement de terre qui ravagea Lisbonne en 1755 et qui marqua les esprits, l’économie et la conscience de tous les contemporains. Juste à cette époque, exista un flux migratoire entre le Dauphiné, et marginalement le Piémont, vers la péninsule Lusitanienne et principalement Lisbonne. Comme pour les « Barcelonettes », il s’agit de colporteurs Briançonnais qui vinrent s’installer par vagues successives après avoir commercé entre leur région d’origine et la région Lisboète. Ces familles provenaient de la localité appelée Monestier de Briançon, l’actuel Monêtier les Bains. Le Monêtier était le centre sous l’Ancien Régime d’un puissant réseau de colportage de livres, avec l’exemple de Jean Delorme, qui par ses entreprises commerciales et ses stratégies d’alliance matrimoniale, mit en en place un vaste réseau commercial à cheval sur les espaces alpins et méditerranéens. Ses petits-enfants entrèrent également dans le réseau du colportage du livre: Ils employèrent de nombreux colporteurs du village de Monêtier. Entre les années 1755-1760, 38 libraires originaires de Monêtier s’installèrent dans les grandes villes culturelles d’Europe en France, Italie, Espagne et surtout à Lisbonne au Portugal. A Lisbonne, les familles Dauphinoises vivaient en solidarité et de façon communautaire, un peu comme les « Barcelonettes » au Mexique. A la faveur de l’héritage de son beau-père, Pedro Faure, José Bertrand s’associa avec son frère Martinho Bertrand, pour reprendre une librairie qui avait été fondée en 1732. José était né à Monestier en 1720 et vint probablement au Portugal en 1736. La « livraria Bertrand » n’a donc jamais cessé ses activités et représente sans doute la plus ancienne librairie du monde, ce qui signifie près de 300 ans à vendre de livres, sans jamais fermer ses portes. Les traces de la librairie Bertrand, malgré le tremblement de terre de 1755, et une absence du Chiado d’une vingtaine d’années, le temps de sa reconstruction, ne se sont jamais effacées et son histoire se confond avec celle de Lisbonne. Elle a su évoluer à travers les décennies, devenant aussi une maison d’édition. Au début des années 1900, elle dispose de sa propre imprimerie. Aujourd’hui elle constitue un réseau de plus de 50 librairies un peu partout dans le pays. Au long des années, elle est un lieu privilégié de rencontre d’écrivains et intellectuels, qui s’y donnaient rendez-vous pour des discussions littéraires et souvent politiques, donnant à ce lieu une aura culturelle ineffaçable. La prochaine fois que je vais à Lisbonne, je ne rate pas ce rendez-vous avec l’histoire !
En 1963, Bruno Coquatrix, le patron de l’Olympia signe un contrat avec Brian Epstein, manager d’un groupe de 4 garçons de Liverpool encore inconnu en France. A cette époque, le responsable de l’une des plus célèbres salles de spectacle parisiennes avait pour habitude de faire ses « Couturières » (C’est à dire ses avant-premières publiques) au Cyrano de Versailles, dont le public était réputé pour son exigence. L’établissement était alors composé d’une seule salle de près de 2000 places qui servait à accueillir des prestations de music-hall et des concerts. L’idée de Coquatrix était de monter un spectacle à la mode pour les jeunes, à la fois complet et diversifié, car il estimait que les Beatles – vedettes encore seulement « montantes » en juillet 1963 – ne pouvaient à eux seuls, suffire à occuper l’affiche. Il avait donc décidé de l’étoffer en recrutant des artistes supplémentaires: une jeune Bulgare qui connaissait déjà un grand succès, Sylvie Vartan, et une vedette américaine confirmée, Trini Lopez, qui avait déjà à son actif plusieurs titres internationaux comme La Bamba. C’est ainsi que le 15 janvier 1964, les Versaillais ont vu monter sur la scène du Cyrano, les 4 garçons qui débutèrent leur première prestation dans notre pays, par un sonore « Vive la France ». Il faut dire que la concurrence était rude dans l’hexagone: le 5 février suivant, un célèbre artiste rock leur succède sur la scène du Cyrano. Toute juste consacré « vedette la plus populaire » par plus de 60% des suffrages féminins lors d’un sondage organisé par le journal Cinémonde, Johnny Hallyday, alors âgé de 21 ans, y interprète l’un des plus grands succès de sa carrière: Da Dou Ron Ron.
Le septième art a beaucoup contribué à la mise en place d’une image mentale universelle de Rome. Parmi les paysages romains les plus célèbres, nous pouvons citer : l’escalier de la piazza di Spagna où Joe Bradley, un journaliste américain, rencontre la princesse Anne en fugue dans le film « Vacances Romaines ». L’église de la Trinité-des-Monts (Trinità dei Monti en italien) de Rome, située sur le Pincio et au sommet de l’escalier du même nom dominant la place d’Espagne, possède une façade mondialement connue avec ses deux clochers symétriques datant de 1495. Devant cette élévation se dresse un obélisque égyptien. Cette église, comme celle de l’ensemble consacré à « Saint-Louis des Français », appartient aux « Pieux Établissements de la France et Lorette ». Nous ne nous y attardons pas lors de notre dernier voyage car nous courrons vers les sonorités Bretonnes, bombarde et clavier à l’honneur, dans un autre lieu incroyable, l’église Saint-Yves-des-Bretons. Près de vingt ans avant les Français, les sujets du Duc de Bretagne furent autorisés, en 1455, à former une confrérie qui s’installa à quelques centaines de mètres de la piazza Navona ; ce soir un bagad Vannetais accompagne les prières des pèlerins … et dire que nous n’avons même pas fait le détour par Saint-Nicolas-des-Lorrains ! Toutes ces présences Françaises dans la Ville éternelle qui a changé sans changer … Nous rêvons en pensant à la Vespa qu’enfourchait Audrey Hepburn, s’agrippant à la taille de Grégory Peck, pour une course folle vers la piazza Venezzia, puis le tour du Colisée et l’assaut des sept collines légendaires de la capitale Italienne et de la Chrétienté. Il y a moins de Vespa’s dans les rues aujourd’hui qu’il y a soixante ans mais elles bourdonnent toujours et ont conservé leur vélocité, ces typiques « guêpes italiennes » rutilantes la plupart du temps. Les drapeaux sont bicolores dans Rome en cette fin du mois d’avril, rouge et blanc, couleurs du drapeau Polonais. L’agitation est Slave pour une fois, accompagnant le nouveau Saint Karol Wojtyla, plus connu sous le nom de Jean-Paul II dans ces vacances romaines et ferventes !