Junipero Serra, le dernier des Conquistadors

Junipero

Je viens de redécouvrir un des personnages les plus fascinants de l’histoire Américaine, Junipero Serra, moine de la fin du dix-huitième siècle. Bien sûr je le connaissais à travers les visites des « Misiones de la Sierra Gorda », au Nord de la vallée de México, et j’avais vu son buste dans la petite chapelle de la Mission de San Francisco, aujourd’hui transformée en paroisse pour les Mexicains de la ville. Dans l’hôtel « Camino Real » de México, j’avais rêvé en lisant les textes qui sont placardés dans les couloirs de cet hôtel et qui détaillent l’épopée des derniers aventuriers de la vice-royauté espagnole, pour cette dernière phase d’expansion de son histoire. Car OUI, quand Junipero quitte la Basse-Californie pour explorer ce qui s’appelait alors la Haute-Californie, il est le dernier des conquistadors dans toute la noblesse, le courage et les méthodes, que ce mot traduit. Nous sommes en 1769 ! Ce sont une poignée de soldats, quelques Franciscains dont Junipero, des mules et quelques pièces de bétails, qui partent en expédition pour aller s’établir dans des contrées à peine repérées par des bateaux qui avaient caboté dans les années précédentes le long de la côte. Il n’y a aucune différence avec Cortés ou Pizarro ! Il faut alors fonder des Missions tous les quatre jours de marche, dans des lieux dont la consonance espagnole ne surprendra donc pas : San Diégo, San Gabriel, Santa Barbara, Carmelo, Monterey, San Francisco et tant d’autres. La fondation de Los Angeles, de son nom complet : « El pueblo de nuestra Senora Reina de Los Angeles del rio Porciuncula », n’est pas non plus sans rappeler la fondation de Rome : « La charte de la fondation de Los Angeles fut signé le 26 août 1781. Le gouverneur allait y installer une dizaine de recrues provenant du Sinaloa. Le caporal dessina la grande place de Los Angeles, lui donnant trois cents pieds de long sur deux cents de large. Les lots furent tirés au sort en sa présence ; ils consistaient en un grand morceau de terre labourable et un terrain à bâtir. Chaque chef de famille reçut en outre quatre chevaux, deux bœufs, deux moutons, une mule, une charrue, une bêche, une faucille, un fusil et un grand bouclier ». Ces évènements se passaient si loin de la cour du Roi d’Espagne … mais revêtaient un caractère stratégique pour l’époque. Sans cette occupation et mise en valeur de ces territoires, ce seraient les Russes qui eussent occupé la Californie, comme la présence répétée de leurs navires aux larges des côtes le laissaient supposer à l’époque. Ils venaient repérer les lieux également depuis leurs premières installations en Alaska ! Je ne veux pas vous décrire par le menu toutes les aventures de ces moines et soldats ; cela vous lasserait et il vaudrait mieux en faire un film ! Concentrons-nous sur la formidable réussite de ce qui deviendra … une organisation humaine inédite et proprement utopique à l’échelle d’un pays: « L’Arcadie espagnole, une sorte de république  communautaire de Haute-Californie » à la prospérité inouïe. Junipero meurt en 1784. Moins de vingt ans après sa mort, de San Diégo à San Francisco et de l’océan aux déserts de l’Est, presque tous les Indiens étaient devenus Chrétiens. On eût dit une fédération monastique géante, couvrant un territoire grand comme le tiers de la France. Une Mission n’a d’autres limites que celle de sa voisine et des villages. Chacune se suffit à elle-même, avec ses ateliers de tissage et de tannage, son moulin, son pressoir, ses forges, ses abattoirs, en complète autarcie. C’était bien là une république chrétienne de type communautaire qu’avait fondée Junipero. Si dans la Sierra Gorda il avait tenté d’introduire la propriété privée, celle-ci n’exista jamais en Haute-Californie. Tant dans leur production que dans leur répartition, les richesses y étaient communes ; tous les biens matériels appartenaient à la communauté ; comme les moines, les Indiens ne possédaient rien en propre. L’histoire ne connait qu’un autre exemple d’une réalisation semblable : les Réductions des jésuites au Paraguay (1610-1768). Encore y eut-il, entre les régimes de ces deux républiques, maintes différences dont deux à l’avantage du régime établi par Junipero. La première est que les Indiens de Californie gardaient et consommaient l’intégralité des ressources qu’ils produisaient ; la deuxième est qu’ils vécurent en paix presque totale dès qu’ils furent chrétiens, au rebours des Guaranis du Paraguay, qui continuèrent à porter les armes même après leur conversion. On croit rêver en lisant les récits de ceux qui visitèrent à cette époque la Haute-Californie : Vancouver, La Pérouse, les protestants Colton et Rogers, Guadalupe Vallejo et le fonctionnaire Russe Langsdorff. « Il y a ici un tel excès de richesses, notamment en fait de bêtes à cornes et de bêtes à laine … Vous n’imaginez jamais ce qu’il existe d’orangers, d’oliviers, d’arbres fruitiers … Je n’avais jamais vu de pays sans pauvres, mais j’en ai découvert un … C’est l’âge d’or revenu … l’Arcadie espagnole ». Cette république dura jusqu’à ce que le Mexique qui, depuis 1821 était indépendant et vivait dans le chaos, la détruisit. Le général Santa-Anna décréta le 7 mai 1833, la « sécularisation des Missions de Haute-Californie ». Les sécularisateurs et leurs amis mirent douze mois à dresser les inventaires de toutes les richesses qu’ils allaient se partager. Ainsi furent détruites les Missions. Leurs richesses passèrent transitoirement aux profiteurs mexicains, les bâtiments vides restèrent à l’état, les missionnaires regagnèrent l’Europe. Quant aux Indiens ils se retirèrent pour rejoindre d’autres tribus plus à l’Est. Puis, la guerre éclata entre l’Union Américaine et le Mexique. En 1848, Santa Anna fut battu et dut souscrire aux conditions du vainqueur. Pour quinze millions de dollars, la moitié du territoire Mexicain passait sous contrôle du voisin du Nord. Quand la nouvelle de ce traité parvint au paradis, Junipero trouva sûrement qu’à raison de sept dollars le kilomètre carré, les Etats-Unis n’avaient pas payé cher ses anciennes missions. En 1927, le président Calvin Coolidge décida de réunir au Capitole de Washington, les pères et fondateurs de la nation nord-américaine. Chacun des Etats de l’Union était invité à y déléguer deux de ses héros les plus glorieux. La Californie désigna Tomas Starr King et Junipero Serra. Belle revanche posthume !

2 réflexions au sujet de « Junipero Serra, le dernier des Conquistadors »

  1. Delphine

    Ça fait rêver en effet ! De la matière pour un livre et/ou un film. C’est fou de se dire qu’encore aujourd’hui la Californie est synonyme de rêve, de réussite, de corne d’abondance (numérique maintenant ?). Mais moins de religion…
    Delphine

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *